I. Les pieds
« Ecce super montes pedes evangelizantis »
« Voici au sommet des montagnes ses pieds qui apportent la bonne nouvelle »
[…]
« Clavos pedum, plagas duras,
et tam graves impressuras
circumplector cum affectu,
tuo pavens in aspectu,
tuorum memor vulnerum. »
« Les clous de tes pieds, tes plaies cruelles
et si profondément creusées,
je les embrasse avec effusion,
tremblant sous ton regard,
je me souviens de tes blessures. »
[…]
« ad te clamo licet reus »
« permets que je t’invoque, moi le coupable »
I.1
Il courrait contre la nuit qui venait lentement en ce jour de l’été. Il s’épuisait à courir vers l’obscurité qui tardait à recouvrir complètement le jour. Ses pas suivaient le chemin près du fleuve sans qu’il ait besoin de dire à son corps où aller, de dire à ses jambes où fuir. Il courrait dans un flux de pensées qui enjambaient les sujets sans s’arrêter sur aucun d’entre eux. Il respirait l’air chaud du chemin. Comme les réflexions nombreuses se chevauchaient sans cesse, plus les pensées accourraient à son esprit moins il pensait, plus il courait et moins il ressentait son corps. Il s’oubliait un peu à s’en aller ainsi.
I.2
Dans la marge du chemin, les arbustes forment une voûte sombre et humide. La terre et les feuilles, la présence du fleuve tout proche, dégagent dans le soir une odeur d’humus et de musc qui participe à moduler les sensations éprouvées dans un subtile crescendo. Il est là à la limite du monde et à l’orée d’un autre. Entre l’attrait et le retrait, il marche lentement, écoute les bruits mêlés des insectes, des oiseaux et des feuilles. Ses yeux s’habituent progressivement à la pénombre et le désir de percer un mystère le pousse à poursuivre sur ce chemin malgré l’appréhension suscitée par le lieu et le moment. Il entend battre son cœur. Il continue d’avancer, le regard à l’affût d’une rencontre. On entend le fleuve qui murmure, charriant une eau sombre et limoneuse, faisant claquer ses eaux sur les pierres qui bordent la rive. Après la chaleur estivale et le plein du jour, il y a dans le soir à l’approche de la nuit une vibration de l’air qui éprouve le corps en accentuant sa perception du monde environnant.
La couleur du ciel est bleue, une couleur sourde et nette, un bleu de Castille par une soirée d’été, comme celui qui enveloppe la souffrance d’un Christ soutenu par un ange sur le tableau d’Antonello da Messina conservé au Prado.
Entre le soir et la nuit, les ombres laissent la place aux silhouettes noires des troncs d’arbres, des arbustes et des herbes hautes. Il marche lentement, laisse à son regard le temps de distinguer les formes et à ses yeux de s’habituer à l’obscurité. Il est attentif à chacun des mouvements, celui d’une branche, d’un bras, d’un corps, d’un homme qui avance vers lui.
Dehors, dans la nuit qui vient, il a le sentiment d’être vivant, d’entendre le monde et tous ses membres. Progressivement, les bruits ne suscitent plus aucune appréhension. Ils deviennent pour lui une rumeur annonciatrice de la sauvagerie ordinaire et enivrante. La nuit commence. Les étoiles girent lentement autour du fleuve. Il sent la brûlure du soleil au centre de son corps résonner plus fort à mesure que la fraîcheur nocturne s’installe et recouvre le chemin de terre battu par les rayons du jour. Il continue d’avancer, repoussant de la main une branche, esquivant un tronc capricieux, des racines qui par endroits sortent de terre et nervurent le chemin. Il va et s’enfonce ainsi en ce lieu et la nuit.
I.3
La nuit s’est glissée devant ses yeux sans qu’il s’en aperçoive. Il la vue s’approcher mais ne l’a pas vue venir sur lui et fondre sur le chemin, les arbustes et son corps. Seul le fleuve demeure sous le halo de la lune dont il reflète tel un miroir mouvant les lueurs ondulantes. Cette lumière froide perce en certains endroits de l’étroit sentier, pénètre sous les feuilles, se faufile entre les branches, éclaire les corps qui se frôlent en se croisant, illumine le désir présent dans les regards qui s’abordent, parfois se heurtent, s’affrontent, souvent s’exposent et se risquent à être combattus et maîtrisés. Il avance au rythme lent d’une musique funèbre et ses pas, lourds de la nuit, font un bruit sourd à peine perceptible. Il est à l’écoute du monde qui l’entoure et qui pourrait l’étouffer s’il n’écoutait par avec la même intensité chaque partie de son corps à demi-nu, toutes les extrémités tendues par l’effroi à venir et la fraîcheur de l’air sur la peau couverte de la sueur provoquée par sa course.
Tendu vers la nuit davantage après chaque enjambée, il continue à suivre le fleuve et à descendre comme ce dernier vers un lieu où s’écouler librement. C’est un homme au torse nu sur un chemin de terre, un homme aux pensées nombreuses abrités par un tunnel végétal, un homme aux bouts des seins durs dans la nuit, au désir tendu par tout le jour accumulé en lui. Les mots résonnent au-dedans de sa chair, les mêmes mots reviennent jusqu’à la lie comme autant de sensations vibrantes. Il éprouve ce moment avec toute la force de celui qui va et avance avec les yeux grands ouverts à l’avant du chemin après quoi il ne distingue plus rien.
Il guette les silhouettes qui sortent de l’obscurité, les sens éveillés à foisons par les bruits nombreux et les mouvements des végétaux qui lui apparaissent comme autant de leurres qui le détournent de sa proie en augmentant encore l’envie de satisfaire son corps qui appelle à lécher ses blessures comme à poursuivre la morsure.
I.4
Il ne veut pas s’arrêter et redoute en ce lieu l’immobilité comme si tout ce qui l’entoure pourrait alors l’envahir sans contrôle, le submerger totalement. En marchant il a le sentiment de maîtriser cet instant, de concentrer les sensations qui lui proviennent par flots rapides, de pénétrer la nuit au lieu d’en être seulement pénétré. Il ne veut pas s’assagir. Il veut tout voir, tout écouter, tout sentir, pour conserver cela pour les jours, pour les mois et peut-être les années. De chaque reflet de la lune, chaque arbuste, chaque déclivité du chemin, il veut que la mémoire de son corps en conserve le souvenir longtemps. De même avec chacun des regards croisés sur le chemin, les visages plus ou moins hâlés, le dessin des muscles pectoraux, le reflet métallique de la lune sur le fleuve ; il veut tout faire sien. Debout, dans le mouvement de la marche, sur la sente étroite, il regarde tout autour de lui, de tous ses sens et dans toutes les directions possibles. Il est proche de la levée du voile, plein de l’odeur de végétation nocturne et du bruit des pas sur la terre battue, plein du désir tendu à son extrême.
I.5
Ni concerto, ni symphonie, cette course est une danse ou la rencontre d’une carcasse de viande et d’un oiseau de proie sur la scène poussiéreuse d’un chemin de traverse. Corps chorégraphié dans la lumière éparse d’un tunnel d’ombres végétales qui se meut au rythme des pas de ceux qui viennent à lui, le frôlent, s’éloignent et s’en reviennent.
I.6
Il est l’autre.
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